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Michel Lafontaine B.Th.,M.A. vous souhaite la bienvenue !

Les jardins sont

une des formes de rêve,

comme les poèmes,

la musique et l'algèbre.


Hector Bianciotti

Dernière mise à jour | 9 janvier 2017

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Un parc spirituel

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Le mystère de la charité de Jeanne d’Arc, Gallimard, 1943

Charles Péguy (1873-1914)


« J’ai pensé à tous les autres affamés »


Tout-à-l’heure encore, dit Jeanne, j’ai vu passer deux enfants, deux gamins, deux petits qui descendaient tout seuls par le sentier là-bas. Derrière les bouleaux, derrière la haie. Le plus grand traînait l’autre. Ils pleuraient, ils criaient : J’ai faim, j’ai faim, j’ai faim. Je les entendais d’ici. Je les ai appelés. Je ne voulais pas quitter mes moutons. Ils ne m’avaient pas vue. Ils sont accourus en criant comme des petits chiens. Le plus grand avait bien sept ans et le plus petit trois ans…

Ils criaient : Madame j’ai faim, madame j’ai faim. Ça m’entrait dans le ventre et dans le cœur, ça me broyait comme si des cris pouvaient broyer le cœur. Ça me faisait mal…

Je leur ai donné tout mon pain, mon manger de midi et mon manger de quatre heures. Ils ont sauté dessus comme des bêtes, ils se sont jetés dessus comme des bêtes; et leur joie m’a fait mal, encore plus mal, parce que tout d’un coup malgré moi j’ai saisi, ça m’a travaillé d’un coup dans ma tête, ça s’est éclairé tout d’un coup dans ma tête; et malgré moi j’ai pensé; j’ai compris; j’ai vu; j’ai pensé à tous les autres affamés qui ne mangent pas, à tant d’affamés, à des affamés innombrables; j’ai pensé à tous les malheureux, qui ne sont pas consolés, à tant et tant de malheureux, à des malheureux innombrables; j’ai pensé aux pires de tous, aux derniers, aux extrêmes, aux pires, à ceux qui ne veulent pas qu’on les console, à tant et tant qui ne veulent plus être consolés, qui sont dégoûtés de la consolation, et qui désespèrent de la bonté de Dieu. Les malheureux se lassent du malheur et ensemble de la consolation même; ils sont plus vite fatigués d’être consolés que nous de les consoler; comme s’il y avait au cœur de la consolation un creux; comme si elle était véreuse; et quand nous sommes encore toutes prêtes à donner, ils ne sont plus prêts à recevoir, ils ne veulent plus recevoir; ils ne consentent plus, ils n’ont plus faim de recevoir; ils ne veulent plus rien recevoir; comment donner à celui qui ne veut plus recevoir; il faudrait des saintes; il faudrait des nouvelles saintes, qui inventeraient des nouvelles sortes. Et j’ai senti que j’allais pleurer. Alors j’avais les yeux gonflés, j’ai tourné la tête, parce que je ne voulais pas leur faire de la peine, à ces deux-là, du moins… Je leur ai donné mon pain : la belle avance ! Ils auront faim ce soir; ils auront faim demain…

Les voilà repartis sur la route affameuse. Dans la poussière, dans la boue, dans la faim. Dans l’avenir, dans la détresse, dans l’anxiété de l’avenir. Qui leur donnera, mon Dieu, qui leur donnera le pain de chaque jour. Mais au contraire ils marcheront dans la détresse et dans la faim de chaque jour. Ils pleuraient encore en riant. Et ils riaient en pleurant, comme un rayon de soleil tout à travers leurs larmes. Leurs grosses larmes oubliées glissaient et tombaient sur leur pain. C’était comme les dernières gouttes de pluie quand le soleil est revenu. Ils mangeaient sur leur pain, tartinées, le reste de leurs larmes.

Qu’importent nos efforts d’un jour, qu’importent nos charités ? Je ne peux pas pourtant donner toujours. Je ne peux pas donner tout. Je ne peux pas donner à tout le monde. Je ne peux pourtant pas faire manger aux passants tout le pain de mon père. Et même alors, est-ce que ça paraîtrait ? dans la masse des affamés. Pour un blessé que nous soignons par hasard, pour un enfant à qui nous donnons à manger, la guerre infatigable en fait par centaines, elle, et tous les jours, des blessés, des malades et des abandonnés. Tous nos efforts sont vains; nos charités sont vaines. La guerre est la plus forte à faire la souffrance. Ah! Maudite soit-elle !


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