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Michel Lafontaine B.Th.,M.A. vous souhaite la bienvenue !

Les jardins sont

une des formes de rêve,

comme les poèmes,

la musique et l'algèbre.


Hector Bianciotti

Dernière mise à jour | 9 janvier 2017

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Un parc spirituel

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  Jardin Paul Claudel

Paul Claudel (1868-1955)

dramaturge, poète, essayiste et diplomate français


(Toi, qui es-tu ?, Gallimard, 1936)


Pourquoi est-ce que je souffre ? Pourquoi moi ?

 

Une question continuelle est présente à l’esprit du malade (qui n’attend pas de guérison) : Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce que je souffre ? Les autres marchent, pourquoi est-ce que je suis immobile ? Les autres rient, courent, travaillent, jouissent de ce beau et vaste monde, suivent un chemin et une carrière, produisent une œuvre, élèvent une famille, s’occupent parmi leur semblables à une quantité de choses utiles et délicieuses. Qu’est-ce qui m’est arrivé ? Pourquoi est-ce que j’ai été mis de côté, impuissant, inutile, étendu depuis le matin jusqu’au soir, pendant des jours et des mois et des années, sur la même couche, en compagnie d’événements minuscules et de cette matière du temps dont les normaux ne s’aperçoivent même pas ? Pourquoi est-ce que j’ai été choisi ? Qu’est-ce qui m’a valu cette désignation nominale, cette élection au rôle de passif, et l’épinglement au rideau de mon lit de ce programme de tortures à épuiser qui est mon lot, paraît-il, et la chose pour quoi je suis né ?

À cette question terrible, la plus ancienne de l’humanité et à laquelle Job a donné sa forme quasi officielle et liturgique, Dieu seul, directement interpellé et mis en demeure, était en état de répondre, et l’interrogatoire était si énorme que le Verbe seul pouvait le remplir en fournissant non pas une explication, mais une présence, suivant cette parole de l’Évangile : « Je ne suis venu expliquer, dissiper les doutes avec une explication, mais remplir, c’est-à-dire remplacer par ma présence le besoin même de l’explication. » (cf. Matthieu 5,17). Le Fils de Dieu n’est pas venu pour détruire la souffrance, mais pour souffrir avec nous. Il n’est pas venu pour détruire la croix, mais pour s’étendre dessus. De tous les privilèges spécifiques de l’humanité, c’est celui-là qu’il a choisi pour lui-même, c’est du côté de la mort qu’il nous a appris qu’était le chemin de la sortie et la possibilité de la transformation. Il nous a appris à préférer à toutes les fables de poètes et à toutes les fantaisies de l’imagination ces dures premières marches affreusement réelles et praticables. De la nature de l’homme c’est la souffrance qui lui a paru l’essentiel. Par lui, elle a cessé d’être gratuite, elle paye maintenant quelque chose, et ce quelque chose, c’est le Christ qui est venu nous l’apporter. Il est venu nous montrer ce que nous sommes capables d’acquérir et de réparer en payant, d’acquérir et de réparer pour nous-mêmes et pour les autres avec une monnaie dont le cours est universel et dont la dépense nous est d’ailleurs imposée, le seul choix nous étant laissé de l’employer ou absolument de le perdre.

Ainsi l’homme qui souffre n’est pas inutile et oisif. Il travaille et il acquiert par sa collaboration avec la main bienfaisante et cruelle qui est à l’œuvre sur lui, non pas des biens périssables et relatifs, mais des valeurs absolues et universelles dont il a la disposition… Chose merveilleuse ! son travail est d’être travaillé… jusqu’à ce qu’il ait répondu la réponse essentielle qu’on veut de lui et ce oui qui pour la plupart se confond avec le dernier soupir. Ainsi la souffrance ressemble à la grâce en ce qu’elle est une élection gratuite, bien qu’il ne soit pas interdit de trouver parfois entre la nature et le don de Dieu un rapport de convenance. Toutefois, il y a cette différence que nous pouvons nous dérober à l’une, mais non pas à l’autre qui nous prend de force…

Tout le monde bouge, n’est-il pas nécessaire qu’il y ait aussi parmi les hommes des immobiles et ces amis de Dieu qu’il a choisis pour passer moins, pour être associés de plus près à cette durée qui est le voile de l’éternel Présent?... Tous ces gens debout et bougeants et agissants que vous enviez, (chers amis de tous côtés gisants,) êtes-vous sûrs qu’ils vivent autant que vous ?


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