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Michel Lafontaine B.Th.,M.A. vous souhaite la bienvenue !

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   Sentiers de la spiritualité chrétienne…  


Saint Jean de la Croix

(1542-1591)

 

Carme et docteur en spiritualité


 

Jean de la Croix ! Un nom que je connaissais plus ou moins jusqu'en 1987, au moment où j'effectuais mes premières recherches bibliographiques en vue de la rédaction de mon mémoire de Maîtrise. Ce fut le choc dès les premières lignes de ses Oeuvres ! Je connaissais déjà la spiritualité de cet homme extraordinaire, par l'intermédiaire d'un mon accompagnateur spirituel. Mon mémoire explore l'action de l'Esprit Saint dans la croissance spirituelle du disciple assoiffé de connaître l'Amour... Ce même Esprit m'avait inspiré d'approfondir les Oeuvres de ce prêtre du 16e siècle avec une grille de lecture

inspirée de la psychologie organisationnelle utilisée dans certains réseaux administratifs ! Tout un détour pour devenir disciple à la suite de ce poète et mystique qui continue d'inspirer ma vie spirituelle et mon ministère actuel. Je vous souhaite une "heureuse aventure" avec ce pasteur des coeurs...


Michel Lafontaine, B.Th.,M.A.

 

Juan de Yepes est né en Vieille-Castille dans une famille pauvre. Il est très jeune quand meurt son père. Sa mère doit se louer comme nourrice. Lui-même, pour payer ses études, travaille comme infirmier à l'hôpital de la ville. A 21 ans, il décide d'entrer chez les Pères Carmes et ses supérieurs l'envoient à l'Université de Salamanque. Il aspire à retrouver la règle primitive de l'Ordre, faite d'austérité et de prière, mais il n'essuie que des refus.  Devenu prêtre, il songe à changer d'Ordre religieux, quand Dieu lui fait rencontrer sainte Thérèse d'Avila. Avec elle, il réalisera cette réforme dans une vie toute faite d'absolu. Il devint ainsi, auprès de ses frères, un signe de contradiction. On l'emprisonne neuf mois à Tolède, menottes aux mains, dans un cachot. Et, de son âme dépouillée de tout appui humain, jaillira le "Cantique spirituel". Il finit par s'enfuir et il est recueilli par des carmélites déchaussées. Commence alors pour Jean de la Croix, une période d'activité rayonnante, ouvrant à tous, carmes et carmélites, gens du peuple et universitaires, l'étroit sentier de la parfaite docilité à l'Esprit-Saint. De retour en Castille, il exerce de lourdes responsabilité, tout en désirant la parfaite ressemblance d'amour avec son Seigneur crucifié. Démis de toute charge, malade, calomnié, enfin se déchire la "toile de cette vie", il entre dans la vision de Dieu et va chanter son Cantique spirituel. "A la fin du jour, c'est sur l'amour qu'on vous examinera." (Maxime 80).


 


 

 














© 2008 - Photo Michel Lafontaine - Lac St-Onge, Québec










Sommaire

1-Jean de la Croix: un homme enraciné dans son époque     2-Naissance et vocation carmélitaine de Jean de la Croix

3-Souci pour la vie spirituelle     4-Jean de la Croix: l’homme et le spirituel

5-Une spiritualité enracinée dans l’amour et la contemplation de la beauté

6-Un écrivain mystique soucieux du cheminement spirituel de ses « dirigées »

7-Un « système » de la vie spirituelle     8-Un processus de croissance dans la « foi »

9-Créer ou re-créer un vocabulaire spécifique à la vie spirituelle     10-Influences reçues et originalité sanjuaniste

11-Genres littéraires dans l’Œuvre de Jean de la Croix     12-Poésie et prose

13-L’itinéraire spirituel propos par Jean de la Croix     14-Un « système » inspiré par une tradition spirituelle

15- « Todo y nada »     16-Une vie spirituelle trinitaire     17-L’amour, source de l’union divine

18-Une croissance dans la nuit     19-Symbolisme de la bûche enflammée      20-Conclusion

 

 Introduction

 

« Un homme du passé ne peut nous parler que dans la mesure où il a été à la fois engagé dans les combats de son temps et témoin d’une vérité qui interpelle les hommes de tous les temps », il doit être « profondément historique et engagé » affirme J.-M. Petit, reprenant les mots du Père Lucien-Marie de Saint-Joseph (note 1). Jean de la Croix se révèle un homme, à la fois mystique et engagé, dans un siècle particulièrement trépidant, à bien des égards, c’est-à-dire le 16e siècle (note 2).

 

Je présenterai tout d’abord brièvement l’être Jean de la Croix, avec ses qualités profondément humaines et chrétiennes. De même, j’esquisserai quelques traits de l’écrivain spirituel. Le Carme déchaussé saint Jean de la Croix a déployé beaucoup d’ardeurs à l’écriture, par la poésie et la prose, les deux éléments fondamentaux qui forment son Œuvre dans laquelle il a tenté d’organiser un système cohérent de vie spirituelle. C’est grâce à ses écrits également que son héritage spirituel s’est transmis jusqu’à nous. Je m’attarderai sur son style, les influences reçues, les symboles qu’il exploite pour exprimer en langage humain la réalité spirituelle de l’union d’une âme avec son Dieu, son Bien-Aimé…

 

Cette présentation est extraite du premier chapitre de mon Mémoire de maîtrise présenté à l’Université du Québec à Trois-Rivières, Québec, Canada, le 15 octobre 1990 : Les fonctions de l’Esprit Saint dans La Vive Flamme d’amour de saint Jean de la Croix. Cet ouvrage académique est disponible à la Bibliothèque de l’Université de Québec à Trois-Rivières. Je suis conscient que mon Mémoire date d’une vingtaine d’années. Des recherches et des écrits nouveaux ont précisé depuis ce temps des éléments qui pouvaient paraître moins clairs à l’époque, mais afin de compléter cette esquisse sur saint Jean de la Croix, une brève bibliographie et quelques sites internet seront proposés à la fin de cette page pour ceux et celles qui voudraient  approfondir le trésor spirituel offert par ce Docteur mystique à la chrétienté et aux chercheurs de vérité... Les notes insérées dans les parties de cette présentation sont facultatives. On peut choisir d'en faire une lecture continue. Cependant, ces notes apportent les sources des citations et des précisions complémentaires.

 

Enfin j’aimerais prévenir l’internaute que mon propos peut sembler confus ou répétitif. Il conserve également son caractère scientifique universitaire. J’ose dire, comme l’écrit lui-même Jean de la Croix dans son Prologue  de La Montée du Carmel, cela est dû non à l’excellence de la doctrine, mais à l’incompétence du rédacteur… Merci de votre indulgence et bonne lecture !

 

Note 1 : J.M. PETIT, Actualité de Jean de la Croix. Recueil des études présentées au Congrès de la Plesse (Angers), DDB, 1970.

Note 2: Le Père Lucien-Marie affirme : « On peut dire qu’il s’est inscrit d’une façon précise dans l’actualité vivante de l’église d’Espagne du 16e siècle. Il est à l’opposé d’un auteur mystique intemporel. Il est profondément  historique et engagé. » LUCIEN-MARIE DE SAINT-JOSEPH, Actualité de Jean de la Croix, DDB, 1970.

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 1- Jean de la Croix : un homme enraciné dans son époque

Le 16e siècle s'avère une époque mouvementée. C’est en quelque sorte un siècle de transition entre le Moyen Age et l’époque moderne. En voici un résumé succinct décrit par un moine bénédictin (Saint Jean de la Croix ou L’heureuse aventure, Le Centurion, 1981) :

«En 1531, c’est la confession d’Augsbourd et Michel-Ange achève le Jugement dernier à la chapelle Sixtine. En 1534, Ignace de Loyola fonde la Compagnie de Jésus. En 1536, Thérèse de Ahumada entre au monastère de l’Incarnation d’Avila. Calvin est à Genève. En 1547, François 1er meurt. En 1556 Charles Quint abdique, Philippe II monte sur le trône. L’année 1568 voit l’apogée de la puissance espagnole. En 1578, les Espagnols font la conquête du Mexique et du Pérou. En 1580, Montaigne publie Les Essais. En 1582, Thérèse dite d’Avila meurt à Alba de Tormès. Deux ans après, Greco peint l’Enterrement du comte d’Orgaz. En 1589, Henri IV est roi de France et, en 1598, c’est l’édit de Nantes et la naissance de Descartes. C’est donc au point de vue de la pensée une époque charnière, mais en même temps pour l’Espagne un siècle d’une richesse étonnante avec Charles Quint (1516-1556) et Philippe II (1556-1598).  Au sujet de la vie religieuse et spirituelle nous devons signaler un point qui nous paraît extrêmement important : la décadence à peu près totale de la liturgie à cette époque et particulièrement en Espagne.»

 

En effet, le 16e siècle, pour des hommes tels que Calvin (1509-1564) et Luther (1483-1546) (note 3), ne se présente pas comme « un monde à leur mesure » (note 4) au plan religieux. Il a besoin d’air frais, d’un vent réformateur. Luther aura une grande influence dans l’Europe septentrionale. Au sud, cependant, son influence est moins profonde, mais d’autres courants réformateurs font là aussi leur apparition. L’ambition de la grande Thérèse de Jésus de réformer le Carmel déchaussé (note 5) entre dans ce courant. De plus, en Espagne, ces tentatives de revenir à une vie religieuse plus intègre et plus authentiquement chrétienne dans la ligne catholique est encouragée par la royauté. Philippe II est un défenseur du catholicisme, et il n’hésitera pas à le faire triompher même par le moyen des armées espagnoles. C’est lui qui empêchera le protestantisme de pénétrer en Espagne.

 

Mais d’autres courants de pensée tentaient aussi de prendre racine. L’Illuminisme sera une de ces doctrines « mystiques » (note 6), dont les adeptes, qu’on appelait les Alumbrados se prétendaient directement illuminés par l’Esprit Saint et prônaient en conséquence « l’esprit d’indépendance spirituelle » s’élevant contre « l’autorité de l’Église, en déformant son enseignement et en méconnaissant sa hiérarchie » (note 7). Malgré ce mouvement, un relâchement dans la vie religieuse se fait sentir en général, et Philippe II se préoccupera, dans la mesure du possible, de cette situation. Il se fait le défenseur de ceux qui, comme la santa Madre Teresa, veulent revenir aux coutumes originelles de leur ordre (note 8).

 

Note 3: Il s’avère d’ailleurs étonnant, dans la citation précédente, qu’aucune mention en soit faite de Luther, d’Érasme (1469-1536) ou du Concile de Trente qui se déroule en plusieurs étapes entre 1545 et 1563. Pour un aperçu complet du 16e siècle, on ne pouvait passer sous silence de telles mentions.                    


Note 4 : « Quiconque cherche Dieu ne peut éviter à leur propos une douleur fraternelle : assoiffés de Lui, ils n’ont pas trouvé un monde à leur mesure. » ALBERT DE L’ANNONCIATION, Les réformateurs et saint Jean de la Croix devant la piété du Moyen Age finissant, revue Carmel, no 2, 1962.                       


Note 5: En effet, l’Ordre du Carmel a connu au cours de son histoire plusieurs mitigations. Saint Albert Avogrado, patriarche de Jérusalem en 1205, avait écrit une Règle pour les Carmes. Il y insistait sur l’oraison continuelle, la solitude, la vie en cellules séparées, l’observation du silence. Cette Règle sera dûment approuvée lors du 4e Concile du Latran en 1215. Au cours des années, par la force des événements, les carmes durent se regrouper; cependant on sauvegardait l’orientation vers une existence solitaire. Mais il apparut à la longue un souci d’apostolat intellectuel. La peste noire, en 1437, décima les communautés. Le pape Eugène IV approuva alors, pour sauver l’Ordre du Carmel, une mitigation de la Règle primitive. En 1451, Jean Soreth redonna à la Règle sa couleur des origines. Mais ce mouvement de réforme n’eut pas d’effet en Espagne. Il y eut des tentatives, mais ce fut toujours en vain. Beaucoup de passion était déchainée dans les provinces carmes espagnoles, et en Castille, c’était l’anarchie. Voir  P. LAUZERAL, Quand l’amour tisse un destin. Vie de saint Jean de la Croix, Médiaspaul, 1985.                                                                                                                                                                                                        


Note 6 : « L’Illuminisme n’est pas une doctrine qui repose sur l’œuvre d’un fondateur. Il se manifeste dans différentes régions de l’Espagne sous forme de cercles spirituels, qui s’insurgent contre le formalisme régnant, contre l’absence d’intériorité et de vérité dans la prière. Ils remettent en honneur l’oraison et le recours au Saint-Esprit qui illumine les cœurs. » LUCIEN-MARIE DE SAINT-JOSEPH, Actualité de saint Jean de la Croix, DDB, 1970.                                          


Note 7 : H. HOORNAERT, Introduction, dans La Montée du Carmel de saint Jean de la Croix, DDB, 1932.                                                                               


Note 8 : Et d’ailleurs, le père du roi espagnol Philippe II, Charles Quint, était dans les mêmes dispositions. Il disait instamment : « Qu’on réforme les provinces carmes, sinon je les détruirai ! » Voir P. LAUZERAL, Quand l’amour tisse un destin, Médiaspaul, 1985. -Cela se comprend étant donnée que « l’Ordre du Carmel exerçait alors une vraie influence sociale, et sa réforme, par l’exemple et la parole, eut une action considérable sur les mœurs publiques. » (H. HOORNAERT) -Cependant, il ne faudrait pas croire que le règne de Philippe II fut sans reproche : « Les esprits clairvoyants se rendaient compte qu’il se passait  en Espagne quelque chose d’anormal dont il fallait s’inquiéter. Il devenait visible que les richesses produites par les colonies américaines et l’influence de la prospérité générale, avaient introduit le luxe : l’esprit de jouissance grandissait et menaçait la piété. » (H. HOORNAERT)

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 3- Souci pour la vie spirituelle

 

Cependant, Jean de la Croix ne travaillera pas uniquement à la réforme du Carmel. La vie spirituelle dans son ensemble sera l’une de ses préoccupations majeures. Il abordera tous les grands problèmes spirituels de son époque (note 14) et « c’est ce qui fait la profonde actualité historique de saint Jean de la Croix. Il est à l’opposé d’un Docteur intemporel.

Il a pris à bras le corps les vrais problèmes auxquels se heurtaient ses contemporains et il y a apporté sa réponse à la fois nourrie de la tradition ancienne et nouvelle. Sa position n’était pas ‘sans danger’ selon certains, et les Prologues de ses Œuvres, dans leur affirmation de conformité à l’enseignement de l’Église, ne sont pas des textes de pur conformisme » (note 15). Nous verrons plus loin en quoi réside l’originalité de Jean de la Croix dans sa doctrine spirituelle.  


                                                                                                                                                                                                                                                                               © 2010 - Michel Lafontaine

Note 14: Ces problèmes sont « la théologie de la Foi, de l’Oraison, l’amour de l’Écriture Sainte, le rejet d’un formalisme cérémoniel dont ses successeurs ne se sont pas toujours gardés. » Lucien-Marie de SAINT-JOSEPH, Actualité de saint Jean la Croix, DDB, 1970. On pourrait aussi ajouter  que Jean de la Croix a analysé la doctrine des Illuminés, sachant y puiser des points positifs, mais choisis selon des critères solides et sévères. « Mais qu’il y ait, dans l’œuvre de Jean de la Croix, une critique et comme une mise au point des problèmes soulevés par l’Illuminisme espagnol au 16e siècle, voilà qui n’est pas douteux. » J. BARUZI, Saint Jean de la Croix et le problème de l’expérience mystique, ALCAN,1931.


Note 15 :  LUCIEN-MARIE de SAINT-JOSEPH, Actualité de saint Jean la Croix, DDB, 1970.

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 4- Jean de la Croix : l’homme et le spirituel

 

Pour l’instant, jetons d’abord un bref regard sur l’homme, c’est-à-dire Juan de Yepes. Je n'ai pas l'intention de présenter ici un portrait complet de Jean de la Croix. Mais afin de comprendre davantage sa doctrine et de pénétrer dans l’intimité profonde de ses Œuvres, un bref coup d’œil sur l’homme qui se cache derrière le mystique, n’est pas, par ailleurs, inutile.

 

Le Père Crisogono de Jésus (Jean de la Croix. Sa vie, Cerf, 1982) décrit Juan de Yepes « menu et gracieux de corps, géant pour l’intelligence, affable et aimant pour tous. Il fut réformateur et maître, saint, et docteur, et poète ». Voilà, en quelques mots, le portrait de ce saint. Oui, un saint dont la maxime « souffrir et être méprisé pour toi » résume la vie; un saint qui, cependant ne fut jamais pour autant « un être abstrait, absent de l’homme, enseignant théoriquement les voies de la sainteté» (note 16). C’est un être aux qualités humaines remarquables (note 17), capable d’ouverture, de compassion, de partage. C’est un homme au « cœur tendre », c’est-à-dire un véritable membre du peuple espagnol, un pur castillan !

 

Bien qu’il ne fut pas à proprement parler « un homme de gouvernement », celui qu’il sut exercer à cause des charges qu’il remplissait par obéissance, fut doux, non par faiblesse ou par manque d’énergie, mais « par conviction », car, disait-il, selon Élisée des Martyrs (un carme qui le connut personnellement) : « personne ne montre en rien qu’il est indigne de commander plus qu’en commandant impérieusement ». En charge de novices, ou de communautés, ou d’établir des couvents, il sait administrer, organiser, réformer « avec une justesse de vues, un équilibre de comportement, un sens averti des hommes et des caractères», écrit le Père Crisogono de Jésus.

 

Cependant, ce qu’il recherche fondamentalement, c’est la solitude. Non par crainte de l’action (note 18), mais en vue de se consacrer plus totalement et librement à la recherche de son « Bien-Aimé »… C’est ce qu’exprime une strophe du Cantique spirituel  (A, str. 20) :

© 2010 - Photo Michel Lafontaine -

Aurore sur le Lac St-Onge, Québec




  






Note 16 :  Y. PELLE-DOUEL, Saint Jean de la Croix et la nuit mystique, Seuil, 1982.


Note 17 :  « Ce qui me frappe chez Jean de la Croix, c’est son humanité. Il connaît les faiblesses de l’homme. » D. POIROT, Saint Jean de la Croix, le maître du pur amour, dans la revue Vives Flammes, no 163, 1986.


Note 18 :  « Il ne faudrait jamais croire que s’il a recherché un moment la vie solitaire et austère de la Chartreuse, ce fut par peur de l’action, du moins d’union mystique. L’idéal carmélitain entrevu à Medina del Campo, lors du premier contact avec sainte Thérèse, n’excluait pas systématiquement l’apostolat. » BRUNO DE JÉSUS-MARIE, DDB, 1929; revue et augmentée en 1961. « Il est assuré que Jean de la Croix a haï les charges, les dignités et d’une certaine manière générale, toute fonction où l’oraison, la contemplation, la création de soi par soi, n’étaient pas des fins essentielles.» J. BARUZI, Saint Jean de la Croix et le problème de l’expérience mystique, ALCAN,1931.

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 5- Une spiritualité enracinée dans l’amour et la contemplation de la beauté

C’est d’ailleurs l’amour qui commande l’ascèse de cet homme. Lorsqu’on songe au Jean de la Croix mystique, on s’imagine qu’il est un être inaccessible dans la voie ascétique où il s’est engagé. Sa voie du nada, du rien, ne relève aucunement d’un ascétisme acharné et sado-masochiste. Nous y reviendrons plus loin. « Avec Jean de la Croix, il ne s’agit ni de battre des records de pénitence, ni de continuer à s’occuper de soi en châtiant à tout instant, avec des raffinements, son propre corps. Rien n’est ici sur le plan de la sensibilité, de la recherche du moi, même lorsqu’elle passe subtilement par les chemins de la pénitence.

Jean de la Croix s’établit d’emblée dans le royaume de l’Esprit, et n’accorde rien à un psychisme morbide» (note 19).


La solitude, la pauvreté, le dépouillement et le silence constituent à ses yeux uniquement des moyens pour rencontrer Dieu. Ce n’est pas par mépris du corps ou du monde qu’il prône l’ascèse, tout au contraire, Jean de la Croix fut un amant de toute la création du Dieu. Il fut un admirateur inconditionné de la beauté. Il savait associer « à sa contemplation les êtres et les choses en leur beauté permanente et silencieuse » (note 20), car, comme l’affirme la 5e strophe du Cantique spirituel, «sa figure (celle du Bien-Aimé), qui s’y grava, suffit à les laisser revêtus de beauté» (Cantique Spirituel A, strophe 5).

Cette beauté de Dieu, il la contemple dans la foi à travers la création, parce que fondamentalement Juan de Yepes est artiste, et ce « côté » artistique se reflètera dans sa vie et ses Œuvres (note 21). Ses écrits possèdent vraiment « un je ne sais quoi » artistique et divin, par le biais de la poésie et de la prose, ce qui donne au style littéraire de Jean de la Croix un aspect bien particulier. Soit par don naturel ou par la force des choses – ou simplement par dévouement pour les âmes -, Jean de la Croix deviendra, après « l’exil » de Tolède, un homme qui consacre un temps significatif à l’écriture.

© 2010 - Photos Michel Lafontaine - Lac St-Onge, Québec

Note 19 : Y. PELLE-DOUEL, Saint Jean de la Croix et la nuit mystique, Seuil, 1982.


Note 20 :  J. BARUZI, Saint Jean de la Croix et le problème de l’expérience mystique, ALCAN, 1931.


Note 21 :  Pour Jean de la Croix, la vie mystique s’exprime dans la contemplation de foi : « il est certain que chez Jean de la Croix l’arrière-plan philosophique disparaît, ou bien, il s’absorbe complètement dans la nuit personnellement expérimentée de la contemplation de foi. » H.U. von BALTHASAR, Jean de la Croix, dans La Gloire et la Croix. Les aspects esthétiques de la relation, Aubier, 1972.

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 7- Un « système» de la vie spirituelle

 

Cette réelle préoccupation de rendre l’expérience spirituelle dans des mots qui puissent la faire paraître applicable pour au moins un certain nombres d’âmes (note 27) va amener Jean de la Croix à « bâtir » (note 40), si l’on veut, un « système » de la vie spirituelle. Le mot système veut signifier ici une certaine organisation, une certaine manière de voir l’itinéraire spirituel de l’âme chrétienne. C’et un effort de systématisation que Jean de la Croix a tenté d’exprimer par ses écrits. Une expression de G. Morel dit bien ce que nous voulons exprimer : Jean de la Croix « est un mystique, c’est-à-dire un technicien de la vie religieuse ou métaphysique » (note 28). Or, lorsqu’on parle d’un technicien, il s’agit habituellement d’une personne qui connaît et pratique une technique particulière, ou qui est spécialisée dans tel ou tel domaine. Aussi, en disant de Jean de la Croix qu’il est un technicien de la vie mystique, nous laissons entendre qu’il connaît bien les rudiments de celle-ci, qu’il est capable d’en définir les éléments et de les organiser.

 

Or, un problème important se pose ici. Parler de « choses » mystiques, ce n’est pas aborder un domaine comme l’économie ou la politique. Dans ces champs d’études, il est quand même aisé d’en déterminer les éléments et de construire un système organisé. Or l’objet de la science mystique concerne des états ou des actes que « notre industrie ne peut pas réussir à produire, et cela même faiblement, même un instant » (note 29).

 Icône du prophète Élie, figure de la Bible

inspiratrice de l’Ordre du Carmel

La mystique concerne la phase contemplative du cheminement spirituel d’une âme; l’appellation « ascétisme » réfère plutôt au début de ce cheminement, où l’âme doit à ce stade fournir un certain effort avant d’en arriver au seuil de la vie contemplative infuse (c’est-à-dire donnée par la grâce divine) (note 30).Transcrire la vie ascétique en paroles et en mots est dans le domaine du possible puisqu’il s’agit de l’action humaine dans la voie de perfection divine.

 

Mais lorsqu’on aborde la vie mystique proprement dite, c’est-à-dire cette étape où la grâce de Dieu prend le relais pour introduire l’âme dans une contemplation non plus acquise mais infuse, nous touchons aux limites du divin, et la traduction en discours de l’activité de Dieu en l’âme devient une entreprise presque téméraire… « Qui en effet a connu la pensée du Seigneur, pour pouvoir l’instruire? » (1 Corinthiens 2,16; cf. Isaïe 40,13). Et nous pouvons ajouter que, évidemment, le mouvement de la vie mystique « n’est pas sans présupposé : il suppose la foi » (note 31).

 

Note 27 :  Dans ses Œuvres, Jean de la Croix écrit explicitement qu’il s’adresse à des âmes qui connaissent déjà ou du moins, ont une connaissance rudimentaire de la vie spirituelle (voir les Prologues). Les premiers lecteurs visés par saint Jean sont les Carmes ou les Carmélites de la Réforme thérésienne, mais son enseignement « n’est pourtant pas ésotérique. En vérité le Docteur de los Mártyres  a semé le grain de Dieu avec un geste immense, et voilà pourquoi le pape Pie XI l’éleva au rang des Docteurs de l’Église universelle. » BRUNO DE JÉSUS-MARIE, Saint Jean de la Croix, DDB, éd. revue et augmentée de 1929, 1961.


Note 28 :  G. MOREL, Le sens de l’existence selon saint Jean de la Croix, Aubier, 1960.


Note 29 :  A. POULAIN, Des grâces d’Oraison. Traité de théologie mystique, Beauchesne, 1931.


Note 30 :  Différence entre l’ascétique et la mystique : « 10. A) Pour les distinguer, on peut définir la théologie ascétique cette partie de la science spirituelle qui a pour objet propre la théorie et la pratique de la perfection chrétienne depuis ses débuts jusqu’au seuil de la contemplation infuse. Nous faisons commencer la perfection avec le désir sincère de progresser dans la vie spirituelle, et l’ascétique conduit l’âme, à travers les voies purgative et illuminative, jusqu’à la contemplation acquise. 11. B) La mystique est cette partie de la science spirituelle qui a pour objet propre la théorie et la pratique de la vie contemplative, depuis la première nuit de sens et la quiétude jusqu’au mariage spirituel. » A. TANQUEREY, Précis de théologie ascétique et mystique, Desclée, 5e éd., 1925.


Note 31 :  A. CUGNO, Saint Jean de la Croix, Fayard, 1979.

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8- Un processus de croissance dans la « foi »

 

La vie de l’âme contemplative se déroule dans la foi. C’est par la foi que l’âme adhère au mouvement de Dieu en elle.  Or, que peut-on en dire ?  Quels en sont les éléments ?  Peut-on parler ici d’« orga-niser » un schème itinéraire auquel Dieu se conformerait pour s’attacher des âmes ? Si oui, comment établir un « système » de la vie mystique ? Comment en parler ? N’est-on pas dans un domaine indicible ? Le langage humain ordinaire est-il approprié à de tels mystères ? Comment Jean de la Croix s’y est-il pris pour établir son système ?

 

A. Lion nous offre peut être un élément de réponse lorsqu’il traite du dire mystique selon Michel de Certeau : « Pour dire ce qui ne se peut dire, ou pour laisser dire ce qui se dit en eux, les mystiques butent sans cesse sur les limites de leurs langages. Alors ils créent. Ainsi vont-ils donner aux signifiants disponibles des acceptions nouvelles. Ils opèrent à l’instar de toute science qui se constitue et nomme des objets nouveaux ou déplace des appellations connues. (…) J. Baruzi, ce maître en ces matières auquel M. de Certeau aime se référer, avait noté que « le langage mystique émane moins de vocables nouveaux que de transmutations opérées à l’intérieur de vocables empruntés au langage normal » (note 32).


© 2007 - Michel Lafontaine - Isla Margarita, Venezuela

 

Note 32 :  A. LION, Le discours blessé sur le langage mystique selon Michel de Certeau, dans Revue des Sciences philosophiques et théologiques, 71, 1987. La citation de J. Baruzi est extraite de M. DE CERTEAU, La Fable mystique, XVIe-XVIIe siècles, Gallimard, 1982.

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 9- Créer ou re-créer un vocabulaire spécifique à la vie spirituelle

 

Les auteurs mystiques, pour parler de l’indicible, doivent donc créer, inventer ou du moins re-créer un vocabulaire en accordant un sens neuf à des signifiants déjà existants. Et il semble bien que Jean de la Croix ne fasse pas exception à la règle. Grâce à l’expérience, la sienne propre et celle des personnes rencontrées sur la route de la vie, il a discerné, toujours par la foi cependant, des éléments de la vie ascétique et mystique, et il essaie de les inclure dans une sorte d’organisation spirituelle qui permettra aux âmes qui le liront de se reconnaître et de se situer dans l’itinéraire mystique.

 

Mais pour décrire cette organisation, ce système, il emploiera un moyen certes original, et qui lui permettra d’exprimer dans un langage simple (note 33) les mystères de la vie contemplative infuse. Ce moyen, c’est le genre littéraire qu’il emploie et qui lui permettra une grande liberté de création et de symbolisme : la forme poétique et lyrique. « Le niveau poétique lui donne en quelque sorte de  déverser l’intériorité (le niveau expérientiel) dans l’extériorité (le niveau didactique). C’est le niveau poétique qui permet ce passage. » (note 34). Le symbolisme métaphorique – tel qu’on le rencontre dans le Cantique spirituel par exemple, autant dans le poème quand la prose – sera une source quasi inaltérable pour décrire le plus possible l’expérience mystique (note 35).

 

Il est indiscutable que la poésie fut pour le Docteur du Carmel un moyen pour signifier dans le langage une réalité indicible. Néanmoins, au terme de la Llama de Amor viva (La Vive Flamme d’amour), Jean de la Croix s’arrête subitement, comme incapable d’aller plus loin : « cette inspiration est pour l’âme tellement pleine de richesse, de gloire et d’exquise tendresse de la part de Dieu, que j’aimerais mieux n’en point parler et même je me refuse à le faire. Je vois en effet que je suis incapable de l’exprimer et l’on pourrait croire que ce que j’en dirais serait l’expression de la vérité » (La Vive Flamme d’amour B, 4,16).

© 2007 - Michel Lafontaine - Isla Margarita, Venezuela

 

Cette interruption presque brutale démontre bien les faiblesses du langage et ses limites pour parler avec vérité sur de tels mystères. Jean de la Croix en est très bien conscient, et l’avoue lui-même. Cependant, cette importante difficulté langagière n’a pas empêché Jean de la Croix de poursuivre son projet de venir au secours des âmes contemplatives qui sont égarées – soit par elles-mêmes, soit par leurs directeurs ignorants des réalités spirituelles, soit par le ‘démon’ (note 36) – et il tente donc d’organiser les divers éléments de l’itinéraire spirituel en un système qui correspond le plus exactement possible à l’agir de Dieu en l’âme.

 

Note 33 :  Il faut s’entendre ici sur cette dite simplicité. On n’aborde pas l’Oeuvre sanjuaniste comme un essai de vulgarisation de la vie spirituelle. La Montée du Carmel et la Nuit obscure en sont des exemples. Le Cantique spirituel, par contre, semble plus facile à aborder et est agréable à lire. O. Leroy affirme dans un article de 1964 : « le Docteur mystique n’avait point à descendre d’une hautaine métaphysique pour se mettre au niveau des âmes simples. Le fils de Catalina, la tisserande, était simple lui-même. Le Cántico et la Llama étaient lus, aimés et spirituellement mis à profit par des Religieuses dont toute la science était de savoir lire. » O. LEROY, Quelques traits de saint Jean de la Croix comme Maître spirituel, dans Carmelus, 9, 1964.


Note 34 :  UN MOINE BÉNÉDICTIN, Saint Jean de la Croix ou l’Heureuse aventure, Le Centurion, 1981.


Note 35 :  « Any poem describing the mystic’s most sublime experience – ‘the intimate communion of the Union of the love of God’ – must of necessity rely largely on symbols; and it is therefore not surprising that, taken as a whole, this should be the most highly figured poem that St. John of the Cross ever wrote. It is, indeed, at once a series of apostrophes and a chain of metaphors by means of which the author can refer to experiences which no words will directly describe.” E.A. PEERS, Spirit of lame: A study on St. John of the Cross, SCM Press, 1976.


Note 36 :  On retrouve au chapitre 3 de La Vive Flamme d’amour, une longue digression sur ces trois obstacles de l’âme. Et Jean de la Croix ne ménage pas ses propos lorsqu’il s’adresse aux accompagnateurs spirituels qui égarent les âmes par ignorance des étapes de la vie spirituelle et qui entravent ainsi l’action du Saint-Esprit dans les âmes. Quant au ‘démon ‘, Jean de la Croix savait discerner avec prudence son action; bien souvent, il a su distinguer plutôt des problèmes d’ordre psychologique chez les personnes en cheminement spirituel (à cette époque on parlait de mélancolie…).

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 10- Influences reçues et originalité sanjuaniste

On peut s’interroger à ce stade sur l’originalité de Jean de la Croix : n’existait-il pas déjà des systèmes de vie spirituelle développé bien avant lui? Pourquoi n’a-t-il pas repris tout simplement ce que les auteurs mystiques avaient écrit auparavant ? Évidemment, le Maître sanjuaniste n’est pas parti de zéro dans l’élaboration de son système de vie ascétique et mystique. Des doctrines de vie spirituelle ont déjà vu le jour. Un Pseudo-Denys a marqué son époque (note 37) et les siècles suivants : « avec Denys les mystiques chrétiens sont parvenus ‘au-delà de toute sensation et de toute intellection et de tous objets, soit sentis soit vus, et de tout être et de tout non-être’ et ils ont été conduits ‘en pureté totale, rejetant tout et libres de tout, élevés jusqu’à l’étincelle, au-delà de tout être, de la ténèbre divine’ » (note 38).

© 2009 - Michel Lafontaine -Jérusalem


Plus proches de Jean de la Croix, nous connaissons les mystiques rhéno-flamands comme Tauler (note 39), Ruysbroek, Maître Eckhart, qui ont à leur manière influencé le Docteur du Carmel. Il est difficile néanmoins d’établir exactement quelle fut cette influence. Jean de la Croix ne cite presque jamais ses prédécesseurs, au point que son Œuvre fut traitée par ses contemporains de « monolithe isolé de la littérature mystique » (note 40).C’est méconnaître l’œuvre et son auteur que de conclure ainsi. J. Baruzi l’affirme clairement : « On ne peut tirer argument, contre les lectures possibles de Jean de la Croix, du petit nombre de ses citations. Ne prenons pas pour une pauvreté ce qui émane sans doute d’une méthode » (note 41).).

 

Avec l’excellente formation académique qu'il a acquise chez les Jésuites, puis à l’Université de Salamanque, Jean de la Croix ne pouvait ignorer la littérature mystique. Il a lu les ouvrages de vie mystique antérieurs à lui, mais « avec totale liberté d’esprit : l’un des aspects indiscutables de sa nature psychologique et spirituelle, c’est sa prodigieuse faculté d’intégration ou plutôt de dépassement; (…) Jean de la Croix est profondément original » (note 42). Il est original, parce que ses prédécesseurs, écrit Jean de la Croix lui-même, « ces messagers ‘no saben decirme lo que quiero’, ‘ils ne savent me dire ce que je veux’ ». Après avoir laissé Jean de la Croix s’exprimer, Michel de Certeau poursuit : « Il faut pourtant une réponse, car la Promesse a été faite : l’Esprit ne cesse pas de parler » (note 43).


© 2007 - Michel Lafontaine - Cathédrale de la Havana, Cuba

 

C’est ainsi que Jean de la Croix laisse place à l’Esprit afin d’élaborer son système ascétique et mystique. Le langage retrouvé dans l’Oeuvre sanjuaniste sera un langage ‘inspiré’ par l’Esprit, non dans le sens prophétique (comme pour la Bible) mais « dans la mesure exacte où il est ‘informé et mû’ par l’amour mystique de Dieu. L’Esprit ‘fait comprendre’, ‘fait sentir’, ‘fait désirer’ (Prologue du Cantique spirituel). Et nul homme, pas même celui qui en est le théâtre et qui les vit, ne saurait de son chef mettre en formules cette intelligence, ce sentiment, ce désir. Voilà pourquoi le langage en question a recours à un parler indirect, lequel passe par ‘des figures, des comparaisons, des similitudes’ » (note 44).

 

Le Cantique spirituel est l’exemple le plus clair chez Jean de la Croix de ce langage ‘inspiré’, et qui ‘re-crée’ en quelque sorte le langage courant (note 45).

 

Note 37 :  « Le premier grand théologien à parler de la mystique fut le pseudo Denis, un philosophe grec qui essayait, aux alentours des années 500, de faire la synthèse entre Platon et la foi chrétienne. Son projet était dans A propos de la théologie mystique, de décrire le chemin spirituel qui conduit l’homme (ou plutôt, dans son langage, l’âme) à l’unité en Dieu. Pour lui, trois étapes s’imposent. Celle de la purgation, où l’on se reconnaît pécheur pour se convertir, celle de l’illumination, et celle de l’union (les noces de l’âme et de Dieu). Sa manière de concevoir la mystique chrétienne peut servir de cadre pour comprendre une grande partie de ceux que l’on peut appeler les mystiques chrétiens. » XXX, Théo. Nouvelle encyclopédie catholique, Droguet-Ardant-Fayard, 1989.


Note 38 :  G. TAVARD, La vision de la Trinité, Bellarmin-Cerf, 1989.


Note 39 :  On retrouve d’ailleurs de grandes ressemblances entre Jean de la Croix et Tauler. Voir J. ORCIBAL, Saint Jean de la Croix et les mystiques rhéno-flamands, DDB, 1966.


Note 40 :  «Certains de ses contemporains et certains écrivains mal informés du 20e siècle virent en saint Jean de la Croix un monolithe isolé de la littérature mystique, sans contact avec les écrivains qui l’avaient précédé. Ils croyaient que son œuvre était exclusivement le fruit d’une spontanéité miraculeuse, mélange d’excellentes qualités personnelles et inspiration céleste qui lui mettait les idées dans l’esprit et les mots à la plume. Contrairement à leur opinion, nous pouvons aujourd’hui signaler des noms et des livres qui influèrent sur lui : certainement pas comme des matériaux qu’il aurait eus sous la main au moment de rédiger ses livres, mais comme des éléments qui avaient concouru à sa formation culturelle. Nous observons dans ses écrits une absence quasi-totale de citations, à l’exception de la Sainte Écriture. C’est une preuve qu’il n’avait pas sous la main des livres ou les auteurs qu’il cite. Ce sont des citations faites de mémoire, empruntés parfois à des textes pris aux leçons ou aux homélies du bréviaire. » CRISOGONO DE JÉSUS, Jean de la Croix. Sa vie, Cerf, 1982.


Note 41 :  J. BARUZI, Saint Jean de la Croix et le problème de l’expérience mystique, ALCAN, 1931.


Note 42:  G. MOREL, Le sens de l’existence selon saint Jean de la Croix, Aubier, 1960.


Note 43:  M. DE CERTEAU, La Fable mystique, XVIe-XVIIe siècles, Gallimard, 1982.


Note 44:  G. TAVARD, Jean de la Croix. Poète mystique, Cerf, 1987.


Note 45:  Finalement, c’est à partir du langage ordinaire que Jean de la Croix partira, comme l’affirme si bien Max Huot de Longchamp dans la conclusion de son ouvrage volumineux sur Jean de la Croix : « L’effort de Jean de la Croix porte tout entier sur les formes du langage qu’il dégage une à une de la répétition mondaine d’où il les reçoit. Il remue des mots et non pas des idées ou des objets ou des masses. » M. HUOT DE LONCHAMP, Lectures de Jean de la Croix. Essai d’anthropologie mystique, Beauchesne, 1981.

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  12- Poésie et prose

Poursuivons cette analyse en jetant un bref coup d’œil sur les rôles exercés par la poésie et les commentaires dans les Œuvres de saint Jean de la Croix.

D’abord, dans l’ordre poétique, notre Carme déchaussé est considéré comme un maître, comme un « grand témoin de la poésie lyrique espagnole ». Ses poèmes sont considérés comme « le sommet du lyrisme espagnol » (note 50), et on y sent des influences de Garcilaso (+1536) et de Boscán (+1442), deux poètes aux motifs pastoraux et bucoliques. Ils ont été écrits pour obéir à une nécessité intérieure, avec spontanéité.

 

Les commentaires qui suivront seront composés en réponse aux requêtes qui lui sont faites d’apporter des explications aux vers de la poésie. Ainsi, « il est important de bien saisir la place des commentaires par rapport aux poèmes (…). Le commentaire est donc en deçà du poème qui semble être le mode de traduction le plus approprié » (note 51) de l’expérience mystique.

Huile sur toile - Madeleine Lafontaine - Collection privée

 

Cette double dimension des écrits sanjuanistes a peut être été négligée parfois par certains commentateurs des Œuvres. Ou bien on insiste seulement sur les commentaires, ou bien on s’attache à étudier uniquement la richesse poétique de Jean de la Croix (note 52). Cette dichotomie ne devrait pas avoir lieu. Il faut être conscient d’une certaine hiérarchie existante dans l’Œuvre du Carme espagnol. Cette hiérarchie s’établirait comme suit : d’abord l’expérience vécue, traduite – dans un élan inspiré – en vers poétiques, s’explicitant par après en une littérature prosaïque. Des questions demeurent cependant en suspens dans ce processus : « quel est le rapport du commentaire au poème? Le poème n’est évidemment pas écrit en vue du commentaire. Mais le commentaire donne-t-il au poème un sens nouveau, que sans lui il n’aurait pas? Peut-on, une fois les commentaires écrits, lire les poèmes comme si les commentaires n’existaient pas ? Mais faudrait-il croire que l’écrivain-théologien a réellement expliqué le vrai sens des compositions de l’écrivain-poète? » (note 52).

 

Pour le théologien G. Tavard, les poèmes, dans leur intégrité, existeraient par eux-mêmes, avant la composition des commentaires en prose. Mais la composition de l’Œuvre de Jean de la Croix s’étend sur toute la dernière période de sa vie (1578-1591). Lors des additions aux œuvres déjà existantes, il semblerait que Jean de la Croix avait bien conscience que les strophes composées lors des rédactions ultérieures seraient incluses dans les commentaires rédigés (note 53). Nous devons donc, à la lecture de l’Œuvre sanjuaniste, sous-entendre le contexte rédactionnel et les intentions de l’auteur, ce qui évidemment n’est pas toujours facile. Il demeure cependant primordial d’en être bien conscient.

 

Note 50:  J. BARUZI, Saint Jean de la Croix, dans Histoire générale des religions, t.4, Quillet, 1948. Baruzi écrit aussi : « Dans l’histoire de la mystique chrétienne Jean de la Croix est, à cet égard, d’un type unique. Non seulement poète mais, selon le témoignage de ceux qui connaissent du dedans la musique des vers espagnols, l’un des plus grands, sinon le plus grand, des poètes castillans. »


Note 51:  JORIS-MAQUERE, Saint Jean de la Croix et la mystique nuptiale, dans Carmel no 37, 1985.


Note 52:  G. TAVARD, Jean de la Croix. Poète mystique, Cerf, 1987.


Note 53:  « L’attitude que je me vois contrait d’adopter est la suivante. Les poèmes existent par eux-mêmes dans leur intégrité, avant le commentaire, lequel n’était pas prévu dans le cas du premier Cantique, celui de Tolède. Pour ce qui est de la Nuit obscure, le poème existe bien pour lui-même, avant que l’auteur ne songe à le commenter. Il demeure plus proche, de ce point de vue, des pièces tolédanes. Et le fait qu’il ait donné lieu à deux commentaires sensiblement différents indique bien qu’il constitue un tout par lui-même, indépendamment de la Montée du Carmel et du traité sur la Nuit obscure, même si l’on peut être amené à le relire à la lumière de ceux-ci. » G. TAVARD, Jean de la Croix. Poète mystique, Cerf, 1987.

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 14- Un ‘système’ inspiré par une tradition spirituelle

Cependant, ce ne sera pas sans un certain esprit critique que Jean de la Croix reprendra des éléments à la tradition. Deux voies essentielles, à l’époque, étaient couramment acceptées : la voie négative et la voie positive. Nous sommes ici en plein système scolastique. Or, la montée sanjuaniste, comme l’écrit le théologien H.U. von Balthasar, « ce n’est plus une synthèse habile de la via negativa avec la via positiva pour en faire une via eminentiae, mais un moyen de tout gagner en quittant tout, un accostage dans le naufrage, un bond sur le sol ferme en brisant tous les degrés de l’échelle » (note 57). Pour Jean de la Croix, « Dieu seul suffit », c’est la caractéristique de toute sa doctrine et que nous retrouvons sous la formule abrégée de « todo y nada » : tout et rien (note 58).

Note 57:  H.U. von BALTHASAR, Jean de la Croix, dans La Gloire et la Croix. Les aspects esthétiques de la relation, Aubier, 1972.


Note 58:  Todo y nada est un aphorisme très connu de Jean de la Croix et qui trouve son origine dans la Montée du Carmel, Livre I, chapitre 4 : « Cela étant que tout l’être des créatures comparé à l’Être infini de Dieu n’est rien », et selon J. ORCIBAL, serait empruntée à Évagre le Pontique dans son traité De la prière, publié en 1575 sous le nom de saint Nil. Voir J. ORCIBAL, Saint Jean de la Croix et les mystiques rhéno-flamands, DDB, 1966.


© 2007 Michel Lafontaine, Venezuela

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 15- « Todo y nada »

Cette brève formule « todo y nada » synthétise bien l’intuition sanjuaniste et traduit en deux mots une réalité très difficile à expliciter. Les mots todo y nada expriment, à première vue, une contradiction et une exclusion, comme le fait bien remarquer G. Tavard : « Chez Jean de la Croix il n’y a pas d’unité transcendante au-dessus de todo et de nada. L’un exclut l’autre. D’une manière infiniment plus radicale que pour les techniques psychiques des gnoses anciennes et modernes, il faut, pour parvenir au but, chercher le rien. Mais chercher le rien, ce n’est pas se mettre en quête d’un quelque chose qui soit, justement, le rien; c’est littéralement, ne rien chercher. Entre tout et rien il n’y a pas ‘complémentarité mutuellement affirmative’; il y a exclusion réciproque ou plutôt, puisque le rien n’est pas une réelle entité mais seulement un concept de non-entité, il n’y a nulle relation entre tout et rien. Dans la réalité il y a le tout, dont le rien est une négation purement imaginaire. Lorsque Jean de la Croix parle du rien qui s’oppose au tout, il ne parle donc pas de quelque chose qui soit; il parle de ce qui n’est pas, du néant » (note 59).

 

Nous pourrions être sceptiques et pessimistes devant un tel système où le néant est mis en évidence pour faire place au tout, et d’ailleurs Jean de la Croix a souvent été rejeté et incompris dans sa doctrine. « Il va trop loin », affirment d’aucuns qui butent sur le rien…

 

Pourtant, la doctrine sanjuaniste ne vise qu’une réalité positive, Dieu lui-même. C’est le tout qu’il veut montrer à l’âme. Il n’y a pas de pessimisme chez lui. Au contraire, « avec un optimisme qui contraste avec l’attitude des sceptiques, Jean de la Croix entend indiquer comment l’homme, pécheur et limité dans ses facultés, peut être progressivement transformé par l’Esprit Saint au point que toutes ses activités, au-dedans et au-dehors, soient inspirées par l’Esprit et que se réalise la prière du Christ pour l’unité du Christ pour l’unité dans laquelle Il demande que nous ne fassions qu’un avec Lui et son Père » (note 60).

 © 1979 Roger Lafontaine - Cathédrale de Port-au-Prince, Haïti,

détruite par un tremblement de terre le 12 janvier 2010

Note 59:  G. TAVARD, Jean de la Croix. Poète mystique, Cerf, 1987.


Note 60:  LUCIEN-MARIE DE SAINT-JOSEPH, art. Jean de la Croix (saint), dans Dictionnaire de Spiritualité ascétique et mystique, t. 8, Beauchesne, 1974.

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17- L’amour, source de l’union divine

 

« L’amour est le terme consommant la ressemblance, réalisant l’union. Il est aussi le moyen. Il est déjà présent au point de départ. La synthèse de la pensée de saint Jean de la Croix se fera autour de la notion d’amour, ou elle sera faussée » (note 63). En effet, c’est l’amour, ou plutôt l’Esprit d’amour qui réalise l’unité dans les profondeurs, qui unit l’âme à Dieu, et la fait enfant de Dieu : ‘Ceux-là sont les enfants de Dieu qui sont mûs par l’Esprit de Dieu’ (Lettre de Saint Paul aux Romains 8,14). Finalement, le « sommet de la montagne correspond au plein épanouissement de la grâce baptismale » (note 64).

 

Note 63:  LUCIEN-MARIE DE SAINT-JOSEPH, Les Œuvres spirituelles du Bienheureux Père Jean de la Croix. Introduction à la Montée du Carmel, DDB, 1959.

Note 64:  LUCIEN-MARIE DE SAINT-JOSEPH, art. Jean de la Croix (saint), dans Dictionnaire de Spiritualité ascétique et mystique, t. 8, Beauchesne, 1974.

© 2009 Photo Michel Lafontaine, près de Jéricho, Israël

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 18- Une croissance dans la « nuit »

Mais ce « plein épanouissement de la grâce baptismale » ne s’accomplit pas sans quelques difficultés. L’âme qui aspire à l’union divine doit passer par des « nuits », par des purifications (note 65), qui correspondent aux différentes étapes (ou degrés) habituellement admises en théologie spirituelle. La nuit est un symbole riche d’expression (note 66); « essentiellement la nuit est un passage : passage de l’état d'enfant à celui d’adulte. (…) La nuit est donc le symbole pascal par excellence (…). La nuit est vraiment ‘le mystère de la porte et du chemin du Christ pour s’unir à Dieu’ » (note 67).

Jean de la Croix compare les étapes de la nuit spirituelle à celles de la nuit naturelle. Il y a d’abord la soirée (avant minuit), suivie d’une longue période d’obscurité (après minuit), et enfin l’aurore qui apporte une douce lumière d’espérance du jour qui approche (Montée du Carmel, Livre I, chapitre 2).

La première des nuits spirituelles, qui ressemble à la soirée, est appelée nuit active. L’âme, volontairement, accepte de purifier ses sens et son esprit. Elle y met de l’ardeur. C’est la première étape de la purification.

La seconde nuit, nuit passive,  correspond à la période la plus noire de la nuit naturelle. C’est Dieu maintenant qui agit lui-même en l’âme. Celle-ci doit apprendre à ne rien faire, à se laisser mouvoir par l’impulsion divine, ce qui, pour elle, est une nuit d’angoisse. Elle a l’impression de perdre son temps, elle ne voit plus rien, elle est incapable de méditer (note 68); il lui semble même qu’elle recule sur le chemin de la perfection, mais tout cela n’est qu’une impression. Dieu agit effectivement en cette âme, il la purifie.

Pour l’âme, c’est une nuit de foi (note 69). Il ne semble plus y avoir d’issues, c’est vraiment la voie du rien. Enfin, lorsque l’aurore s’éveille, l’âme commence à percevoir l’objet de ses désirs. Maintenant purifiée, lavée de ses souillures, elle est maintenant prête pour son Époux. C’est l’époque des fiançailles en vue du mariage (note 70), qui est l’étape ultime de l’itinéraire spirituel et correspond à la vision béatifique. Il ne reste plus qu’une toile qui la sépare de son Bien-Aimé, il s’agit de la vie terrestre, et elle demande avec avidité qu’elle soit déchirée. C’est ce que Jean de la Croix décrit dans le poème de  La Vive Flamme d’amour, strophe 1, verset 6 :

« Brise la toile de ce rencontre heureux ! »

 

Note 65:  Ces purifications correspondent à l’aspect ascétique de la doctrine de Jean de la Croix. « L’originalité du docteur mystique en matière ascétique ne consiste pas dans les consignes concrètes qu’il donne. Son ascèse est existentielle, ce que révèlent de nombreux appels à l’expérience vécue. (…) L’ascèse de présente chez Jean de la Croix comme un dynamisme qui comporte un point de départ, des étapes actives, des étapes où il faut accueillir les purifications passives, pour parvenir à l’épanouissement final qu’il faut toujours entretenir. » LUCIEN-MARIE DE SAINT-JOSEPH, art. Jean de la Croix (saint), dans Dictionnaire de Spiritualité ascétique et mystique, t. 8, Beauchesne, 1974.


Note 66:  Je me réfère ici aux ouvrages sur la vie spirituelle. Par exemple, R. GARRIGOU-LAGRANGE, Les trois âges de la vie intérieure. Prélude de celle du ciel, Cerf, 1938. Le titre de cet ouvrage réfère au nombre des étapes de la vie spirituelle. Nous trouvons un résumé des trois âges de la vie intérieure aux pp. 3333ss, où l’on décrit une première phase chez les commençants, une deuxième chez les progressants et enfin une troisième et dernière phase chez les parfaits. Voir aussi A. POULAIN, Des grâces d’oraison. Traité de théologie mystique, Beauchesne, 1921.


Note 67:  LUCIEN-MARIE DE SAINT-JOSEPH, art. Jean de la Croix (saint), dans Dictionnaire de Spiritualité ascétique et mystique, t. 8, Beauchesne, 1974.


Note 68:  Le passage de la méditation à la contemplation est une phase très importante pour Jean de la Croix. L’âme n’a plus la possibilité de procéder à une méditation discursive comme aux premiers temps de sa perfection. Elle en arrive plutôt à une oraison ‘de simple attention’ à Dieu où elle produit des actes de contemplation infuse. Et ceci est particulier au Docteur mystique : « Le grand mérite de saint Jean de la Croix dans l’histoire de la spiritualité est d’avoir proposé une oraison plus simple et plus efficace – si l’on peut employer ici ce mot. Cette oraison est caractérisée, d’une part par une grande sobriété et parfois même par une absence de pensées, d’images, de paroles, d’autre part par un ‘mouvement simple et amoureux’ accompagné de paix et de calme. C’est une sortie de soi vers Dieu qui se cache dans ‘la colonne de nuée’ (Exode 33,9). Il se laisse atteindre par la foi seulement. Il s’agit d’un ‘silence du sensible et du discours… d’un recueillement paisible’ (La Vive Flamme d’amour, 3,44) ». G. STINISSEN, Découvre-moi ta présence. Rencontres avec saint Jean de la Croix, Cerf, 1989.


Note 69:  « La foi sanjuaniste (Montée du Carmel, Livre II, chapitre 2), mais une nuit où Dieu s’unit à l’âme (La Nuit obscure, chapitre 5). Une nuit où l’on respire. » ALBERT DE L’ANNONCIATION, Les réformateurs et saint Jean de la Croix devant la piété du Moyen Age  finissant, dans Carmel no 2, 1962.


Note 70:  Le symbolisme nuptial retrouvé chez Jean de la Croix est inspiré du livre biblique du Cantique des Cantiques, et cette influence, surtout ressentie dans Le Cantique spirituel, « loin de chercher à la dissimuler, l’auteur en fait à plusieurs reprises un gage d’authenticité de sa propre doctrine, une caution. Pourtant, malgré la similitude de nombreuses images, la colombe, le troupeau, le cellier, le pommier, les grenades, les renards,… nous sommes devant une œuvre poétique totalement personnelle. Il y a une recomposition du symbole qui, sous la plume de Jean de la Croix, enlève au thème du mariage spirituel tout ce qu’il peut y avoir de convenu. » F. JORIS-MAQUERE, Saint Jean de la Croix et la mystique nuptiale, dans Carmel no 37, 1985. – Ajoutons que tout le symbolisme nuptial, qui se retrouve chez plus d’un mystique, en plus de son origine scripturaire, est le fruit d’une très longue tradition dans l’Église. Origène a beaucoup utilisé ces images, de même que saint Bernard. – Une thèse fort intéressante, la thèse doctorale de F. Pépin, consacrée spécifiquement à l’étude du symbolisme nuptial chez Jean de la Croix, a paru en 1972. L’auteure a cherché à montrer la source primordiale du Cantique spirituel, le langage scripturaire, duquel est né le symbolisme nuptial, symbolisme qui s’est perpétué à travers les siècles et a été repris avec beaucoup d’égard par les mystiques espagnols. F. Pépin développe aussi les grands thèmes reliés à ce symbolisme, tels qu’ils se présentent dans le Cantique spirituel, et analyse en dernier lieu l’encadrement du symbolisme nuptial dans ce traité de Jean de la Croix. Voir F. PEPIN, Noces de feu. Le symbolisme nuptial du Cántico espiritual de saint Jean de la Croix à la lumière du Canticum Canticorum, Desclée-Bellarmin, 1972.

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  19- Symbolisme de la bûche enflammée

D’autres images ou symboles contribuent à clarifier la doctrine sanjuaniste. Celle de la bûche enflammée est l’une des plus intéressantes et sera reprise dans La Vive Flamme d’amour (note 71). Très riche de sens, cette image montre, en raccourci, tout l’itinéraire spirituel proposé par Jean de la Croix : les nuits de la purification jusqu’à l’union divine. Citons explicitement les mots mêmes du Docteur mystique pour expliciter cette image, dans son ouvrage La Nuit obscure, Livre 2, chapitre 10 :

 « Pour un plus grand éclaircissement de ce que nous avons dit et de ce que nous dirons, il faut remarquer ici que cette purgative et amoureuse notice ou lumière divine dont nous traitons, se comporte envers l’âme, la purgeant et disposant pour l’unir parfaitement avec soi, de même que le feu envers le bois pour le transformer en soi. Parce que le feu matériel appliqué au bois commence premièrement à sécher, chassant l’humidité dehors et faisant pleurer l’eau qui est encore au-dedans. Après il le noircit, l’obscurcit et enlaidit, et même le rend malodorant; et en le séchant peu à peu, il l’éclaircit et jette dehors tous les accidents difformes et obscurs qui sont contraires au feu. Et finalement, commençant à s’enflammer par dehors et à l’échauffer, il vient à le transformer en soi et à le rendre aussi beau que le feu même. Ce qu’étant fait, il n’y a plus de la part du bois aucune passion ni action propre – excepté la pesanteur et la quantité plus épaisses que celles du feu – vu qu’il a en soi les propriétés et les actions du feu; car il est sec et dessèche, il est chaud et il échauffe; il est clair et éclaircit; il est beaucoup plus léger qu’auparavant, le feu opérant en lui toutes ces propriétés et ces effets. »                      © 2010 Photo Michel Lafontaine

 

 Note 71:  « De toutes les images qu’emprunte Jean de la Croix au patrimoine universel de la poésie et de la mystique, celle de la flamme et de la bûche enflammée est sans doute sa préférée. » M. HUOT DE LONCHAMP, Lectures de Jean de la Croix. Essaie d’anthropologie mystique, Beauchesne, 1981. Voir aussi C. SCHAFERT, L’allégorie de la bûche enflammée dans Hugues de Saint-Victor et dans saint Jean de la Croix, dans Revue d’ascétique et de mystique, 1957.

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 L’ŒUVRE DE SAINT JEAN DE LA CROIX

Jean de la Croix n’a pas écrit d’un trait et dans un ordre logique l’Œuvre telle qu’elle est présentée aujourd’hui. Comme je l’ai décrit plus haut, les poèmes précèdent les commentaires, car, Jean de la Croix, constatant l’immense besoin spirituel des âmes, et en réponse à la requête de quelques-unes, rédigera des commentaires structurés. Mais tout ce processus ne s’est effectué que petit à petit . Voici un aperçu d’une présentation chronologique des Œuvres de saint Jean de la Croix.

 

- Poésies de Tolède (1577-1578) : Cantique spirituel (31 strophes); Romances; poème de la Fonte que mana y corre.

- Poésie de la Nuit obscure (1578-1579)

- Avis ou sentences spirituelles (1578-1582) : Dichos de luz y amor – Otras series de avisos – Cautelas espirituales – Avisos a un religioso – Monte de perfección.

- Prolongation du poème Le Cantique spirituel et autres poésies (1580-1484)

- Première rédaction du commentaire du Cantique spirituel (A) (1584).                                                                                                          

© 1979- Photo Roger Lafontaine - Église de Plaisance, Haïti

- Rédaction de la Montée du Carmel (1581-1585).

- Commentaire de la Nuit obscure (1584-1585).

- Autres poésies diverses (1585)

- Première rédaction de La Vive Flamme d’amour (A) (1585-1587)

- Deuxième rédaction du commentaire du Cantique spirituel (B) (1585-1586)

- Deuxième rédaction de La Vive Flamme d’amour (B) (1591 – année du décès de Jean de la Croix

                             (selon E. PACHO, Introducción general, dans Obras completas de San Juan de la Cruz, Ed. Monte Carmelo, 1982)

 TRADUCTIONS FRANÇAISES DES ŒUVRES DE JEAN DE LA CROIX :

- Traduction des Œuvres de saint Jean de la Croix, par le P. Grégoire de Saint-Joseph, Seuil, 1947.

- Traduction des Œuvres de saint Jean de la Croix, par le P. Cyprien de la Nativité de la Vierge, éditée par le P. Lucien-Marie de Saint-Joseph, DDB, 1959.

- Traduction des Œuvres complètes de saint Jean de la Croix, par M. Marie du Saint-Sacrement, éditée, révisée et présentée par D. Poirot, Cerf, 1990.

 QUELQUES INTRODUCTIONS AUX ŒUVRES DE SAINT JEAN DE LA CROIX

BARUZI, J., Saint Jean de la Croix et le problème de l'expérience mystique, Paris, Alcan, 1924 ; rééd. revue et augm. 1931.

FRANCOIS DE SAINTE-MARIE, Initiation à saint Jean de la Croix, Seuil, 1945.

GUILLET, L., Ce que croyait saint Jean de la Croix, , Mame, 1976.

PELLE-DOUEL, Y., Saint Jean de la Croix et la nuit mystique, Seuil, 1982.

STINISSEN, G., Découvre-moi ta présence. Rencontres avec saint Jean de la Croix,  Cerf, 1980.

 

SUGGESTIONS DE SITES INTERNET SUR SAINT JEAN DE LA CROIX

 

http://lecarmel.org/saints/saints-et-saintes/jean-de-la-croix.php

 

http://www.carmel.asso.fr/-Jean-de-la-Croix-.html

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_de_la_Croix

 

http://agora.qc.ca/Dossiers/saint_Jean_de_la_Croix

 

http://www.fraternet.com/magazine/etre0710.htm

 

http://www.editionsducerf.fr/html/fiche/selection.asp?id_selection=39&id_theme=6&id_cat=111

 

http://web.archive.org/web/20080515025056/perso.p-poirot.mageos.com/jeandelacroix.htm

                                   

                                    

                                 Mont Carmel, Israël


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 © 2011. Michel Lafontaine, B.Th.,M.A. -  Tous droits réservés.

Merci à M. André Bisaillon qui a gracieusement révisé et corrigé le texte de cette page virtuelle.



 2- Naissance et vocation carmélitaine de Jean de la Croix

C’est dans ce contexte social que Jean de la Croix va naître en 1542, dans un petit village typiquement espagnol de Vieille Castille, à Fontiveros, plus précisément. Juan de Yepes, nom qu’il portait à sa naissance, constatera très vite un certain vide  un certain vide (note 9) autour de lui. Pour un jeune homme assoiffé d’absolu, ce milieu du 16e siècle peut s’avérer décevant. Mais plein d’énergie, « il a laissé jaillir la lave brûlante de son cœur », écrit le Carme Albert de l’Annonciation. Entré dans l’Ordre du Carmel, il obtiendra dès les débuts, l’autorisation de ses supérieurs pour vivre selon la Règle primitive. Mais il est déçu par l’option trop apostolique prise par le Carmel mitigé. Secrètement, après son ordination sacerdotale, il songe à entrer à la Chartreuse où il pourra se consacrer plus authentiquement, selon lui, à la vie contemplative.

Mais la Providence permettra la rencontre avec la Carmélite Thérèse de Jésus au monastère Saint-Joseph d’Avila, et il acceptera de collaborer avec elle à l’œuvre de réforme du Carmel pour la branche masculine de la communauté (note 10). Cependant, cela ne se fera pas sans heurts. Tant que le groupe réformateur n’est qu’un petit noyau perdu à Duruelo, petit village obscur, il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Mais lorsque le mouvement de réforme commence à se répandre et à prendre de l’ampleur, les « chaussés » (c’est-à-dire les Carmes de la mitigation) surveillent étroitement les développements de la situation chez les « déchaussés » (les Carmes de la réforme). Et frère Jean de la Croix apparaît comme une menace à la tranquillité des chaussés (note 11).

© 2010 - Aquarelle Michel Lafontaine

 

Au monastère de l’Encarnaciόn d’Avila, où la Madre (sainte Thérèse d’Avila) a été mise à la tête de la communauté de religieuses, on supplante l’aumônier « chaussé » pour le remplacer par un « déchaussé », qui est nul autre que frère Juan de la Cruz.

 

Tout cela ne fait que échauffer les esprits. En décembre 1578, on enlève furtivement l’aumônier de l’Encarnaciόn, et on l’enferme, à l’insu de tous, dans un sombre réduit du monastère des carmes « chaussés » de Tolède, où il y subit les plus graves supplices, physiques et moraux. Son exil durera huit mois (note 12). C’est là, dit-on chez les spécialistes, qu’il composera une partie du fameux Cantique spirituel. Cet emprisonnement ne diminuera pas son ardeur. Jean de la Croix poursuivra par la suite l’œuvre de la réforme du Carmel. Mais les persécutions, même chez les Carmes « déchaussés » (note 13), se feront ressentir jusqu’à sa mort survenue en 1591.

 

Note 9: « Il est permis d’aller plus loin encore en cette voie et de découvrir chez lui un souci de répondre à une question générale qui lui est en quelque sorte posées par ses contemporains. Jean de la Croix a constaté, autour de lui, un manque. » J. BARUZI, Saint Jean de la Croix et le problème de l’expérience mystique, ALCAN, 1931.


Note 10: Jacques MARITAIN écrit dans sa préface au Saint Jean de la Croix du Père Bruno de JÉSUS-MARIE, DDB, 1929; revue et augmentée en 1961 : « Le Père Bruno a également très bien montré le rôle essentiel de saint Jean de la Croix dans la réforme du Carmel. À le lire, on s’aperçoit que les historiens ont souvent accordé trop d’attention au Père Gratien, et faussé ainsi leur perspective. C’est Jean de la Croix qui sans aucun doute a le mieux compris et réalisé la pensée de sainte Thérèse, disons mieux, le dessein de l’Esprit de Dieu en Thérèse. Lui seul a su aller jusqu’au bout. Aussi bien doit-on remarquer qu’il a détruit les lettres que la sainte lui adressait : il ne serait donc pas équitable d’imaginer, parce que nous possédons une grand part de la correspondance adressée par elle à Gratien, que le meilleur de son affection allait à celui-ci. Le Père Bruno (…) est persuadé d’autre part que la sainte estimait Jean de la Croix au-dessus de tous, même de Gratien si l’on veut y regarder de près. »


Note 11: « Il est indéniable que Jean de la Croix a été considéré dans son Ordre comme un être dangereux, quelqu’un dont l’influence ne serait jamais assez conjurée. Lui qui avait demandé à souffrir et être méprisé, il sera exaucé : il connaîtra jusqu’à la fin la persécution. » UN MOINE BÉNÉDICTIN, Saint Jean de la Croix ou l’Heureuse aventure, Le Centurion, 1981.


Note 12: Pendant tout ce temps, personne ne saura le lieu de son emprisonnement. « Le 14 août, le 19 août, Thérèse est encore dans la même incertitude. Elle lutte contre l’indifférence de tous. Qui a discerné la grandeur de Jean de la Croix? ‘Je ne sais quel sort fait qu’il n’y ait jamais personne qui se souvienne de ce saint’?  (Lettre au Père Gratien, 19 août 1578). Lignes précieuses, les plus remarquables peut-être que Thérèse de Jésus ait consacrée à Jean de la Croix, et qui montrent à quel point il passait incompris des médiocres. » J. BARUZI, Saint Jean de la Croix et le problème de l’expérience mystique, ALCAN, 1931.


Note 13: Ces persécutions de la part des déchaussés qui semblent étranges aux gens de notre siècle s’expliquent par les différents points de vue exprimés sur la réforme par Jean de la Croix et d’aucuns déchaussés. « Tous les historiens, aussi bien les premiers biographes du saint que le chroniqueur de la réforme, assurent que frère Jean insista sur la nécessité de retrancher certains abus introduits sous prétexte d’apostolat et de donner au retrait du monde toute l’importance qu’il avait dans les constitutions. » CRISOGONO DE JESUS, Jean de la Croix. Sa vie, Cerf, 1982. Pour Jean de la Croix, « chaque ordre jouit d’un charisme particulier dans l’Église. Celui des frères de Notre-Dame du Carmel se définissait par son origine même. Convoqués sur la sainte montagne à l’imitation des premiers ermites, les Carmes devaient vaquer non à l’apostolat, mais à la seule contemplation. » P. LAUZERAL, Quand l’amour tisse un destin, Médiaspaul, 1985.



Saint Jean de la Croix


Un maître de vie spirituelle

 

par Michel Lafontaine, B.Th.,M.A.



Mon âme s’emploie tout entière,

avec mon fonds, à son service;

je ne garde plus de troupeau,

je n’ai plus aucun autre office,

car l’amour désormais est mon seul exercice.



 6- Un écrivain mystique soucieux du cheminement spirituel de ses « dirigées »

  

Mais quelle motivation profonde a amené Jean de la Croix à décider un jour de prendre la plume? Il aurait bien pu se contenter de « diriger » (aujourd’hui on dit plutôt « accompagner » les personnes qu’il rencontrait, d’une manière individuelle, avec un enseignement particulier adapté à chacune d’elles… Mais pour un être épris de Dieu et zélé pour son service, le fait de voir « la grande nécessité » dans laquelle se trouvent les âmes (comme il le décrit dans le Prologue de La Montée du Carmel), l’incite à mettre par écrit des conseils sur la vie spirituelle. Il constate, à travers son ministère concret auprès de ses « dirigées », combien elles « font pitié à voir » parce qu’elles errent sans direction et sans aide (note 22).

 

Un réel souci de venir au secours de telles âmes font en sorte qu’il émet graduellement par écrit de courts conseils et avis. Il faut aussi mentionner les poésies de Jean de la Croix qui furent le fruit peut-être d’élans plus spontanés et plus libres, mais dont certaines étaient dédicacées à des personnes qu’il accompagnait (note 23). Enfin, à la demande instante de quelques-unes, il écrivit des commentaires de ses poésies, qui furent rattachés à celles-ci et formèrent des blocs unifiés. C’est ainsi que prendront naissance le Cantique spirituel, la Montée du Carmel, la Nuit obscure, et enfin la Vive Flamme d’amour.


                                            Mont Carmel, Israël

 

Le parcours des Œuvres de Jean de la Croix permet de discerner dans ce cheminement littéraire une intention bien particulière. Nous avons constaté qu’il écrit dans un but précis : venir en aide aux personnes engagées dans la vie contemplative. Cela implique de la part du Docteur du Carmel un certain effort intellectuel pour exprimer en mots une réalité toute spirituelle.

 

Il aurait pu, pour cela, décrire explicitement sa propre expérience spirituelle. Mais loin de lui l’idée d’écrire une autobiographie (note 24), au contraire sa préoccupation première, « le seul sujet de l’œuvre, c’est Dieu » (note 25). C’est le chemin vers Dieu qu’il veut éclairer pour les âmes, il veut leur donner en quelque sorte un itinéraire qui conduit sans détours à Lui. Mais pour que cet itinéraire soit de quelque utilité, il doit posséder une certaine universalité. Aussi, comme l’affirme J. Baruzi, « nous n’errons pas en supposant que si Jean de la Croix ne s’est pas raconté lui-même, c’est parce qu’il n’a pas voulu nous livrer une expérience morcelée, distincte, matérialisée, susceptible d’être appréhendée comme un phénomène d’ordre sensible. Son expérience, entendue au sens total du mot, ne si limite jamais à un seul cas » (note 26).

 

Note 22 : « Le trait dominant chez Jean de la Croix, c’est la tendresse ardente qu’il portait aux âmes. Tendresse surnaturelle, émanant d’un cœur fondu en Dieu, expression humaine de l’amour même de Dieu pour les âmes. L’un et l’autre ne font qu’un. Jean de la Croix souffrait authentiquement et intensément de voir s’égarer ces âmes qui eussent pu gravir le chemin de la contemplation, s’élever sur les pentes du Mont Carmel. » . PELLE-DOUEL, Saint Jean de la Croix et la nuit mystique, Seuil, 1982.


Note 23 : Par exemple, le poème de La Vive Flamme d’amour est dédiée à une femme laïque qu’il dirigeait, Doña Ana del Mercado y Peñalosa. On peut se demander si le poème lui-même fut composé expressément pour cette dame qu’il affectionnait, ou s’il le lui offrit tout simplement après coup. Nous pensons que la deuxième thèse semble plus plausible. Quant au poème du Cantique spirituel, dédié à Mère Anne de Jésus, prieure des déchaussées de Béas, après l’incarcération de Tolède, il se répandit rapidement dans les monastères de Carmélites, où il était spirituellement apprécié.


Note 24 : « Les écrits de saint Jean de la Croix ne sont pas une autobiographie, même spirituelle; certes ils n’eussent pas été sans son expérience ou celle des autres, à laquelle ils renvoient, avec d’ailleurs lucidité critique. Ce n’est pas soi que saint Jean de la Croix raconte, ou plutôt c’est bien soi, mais un soi très différent des soi qui s’étalent dans certains journaux nommés mystiques. » G. MOREL, Le sens de l’existence selon saint Jean de la Croix, Aubier, 1960. M.M. Labourdette abonde dans le même sens : « Je ne crois pas que Jean de la Croix ait essentiellement et avant tout voulu décrire son expérience; il ne l’a fait qu’au service d’un autre propos et c’est ce propos qui est déterminant; il écrit pour éclairer des âmes qui s’égarent ou sont égarées par des ignorants,(…). Il veut indiquer la véritable voie, en préciser les signes, exhorter à prendre les vrais moyens, à persévérer malgré tout et malgré tous. Certes, pour décrire ce chemin tout intérieur, il fera appel à son expérience, à ce qu’il a lui-même vécu. Ce n’est jamais pour se raconter, c’est pour instruire. Son dessein n’a rien d’un savoir spéculatif, il veut enseigner la route à suivre. » M.M. LABOURDETTE, Lectures de saint Jean de la Croix, dans Revue Thomiste, 1983. Cet appel à son expérience spirituelle constitue finalement une « sorte d’autobiographie », comme le dit J.M. Leblond : « Relation d’une expérience, d’une expérience progressive, qui trace un itinéraire, l’œuvre de saint Jean de la Croix contient, sous l’impersonnalité du ton, une confidence et elle constitue une sorte d’autobiographie. » J.M. LEBLOND, Mystique et théologie chez saint Jean de la Croix, dans Recherches de Science religieuse, no 51, 1963. Enfin, « dans cette œuvre rédigée pour conduire autrui vers Dieu, pas la plus petite confidence sur lui-même : c’est toujours la limpidité de celui qui voulut perdre jusqu’au souvenir de son moi. » E. GONDINET, Jean de la Croix, le poète de la nuit, dans 2000 de christianisme, t. VI, Aufadi, 1976.


Note 25 : G. MOREL, Le sens de l’existence selon saint Jean de la Croix, Aubier, 1960.


Note 26 : J. BARUZI, Saint Jean de la Croix et le problème de l’expérience mystique, ALCAN, 1931.


 

 11- Genres littéraires dans l’Œuvre de Jean de la Croix

 

Il m’apparaît opportun de dire quelques mots sur les genres littéraires employés par Jean de la Croix, et qui ont influencé sûrement la manière de concevoir son système de vie spirituelle. Il s’est exprimé sous deux formes principales : d’abord dans le style lyrique et poétique, et par la suite dans un style plus didactique.

 

Ces deux genres d’écriture sont l’aboutissement d’une étape préliminaire, mais aussi primordiale, sans laquelle poésie et prose de l’Œuvre sanjuaniste n’auraient pas autant de poids dans l’ordre de la vie spirituelle : c’est-à-dire « l’expérience mystique originale » vécue par le saint homme « avant, durant et après son incarcération par les Carmes chaussés » (note 46). Cette expérience est mystique, donc relève de la grâce divine, et il est difficile d’en dire quelque chose qui l’exprime authentiquement.

                                                                                                                                                                            

© 2010 - Michel Lafontaine - Lac St-Onge, Québec

La poésie pourra s’en rapprocher sensiblement grâce au jeu de la métaphore (note 47), mais au niveau discursif des commentaires « l’expression de saint Jean de la Croix est inférieure à son expérience » (note 48). Nous sommes acculés, finalement, à un problème herméneutique. L’expression littéraire, malgré les nouveautés ou les re-créations linguistiques pour exprimer une réalité quasi indescriptible, demeurera toujours une interprétation  de l’action divine ou une traduction de la réalité spirituelle vécue par l’âme.

 

Néanmoins, c’est un effort très louable de la part de certains mystiques de tenter de décrire cette expérience en vue d’éclairer des âmes en croissance spirituelle qui pourraient se décourager ou abandonner faute de directeurs ou d’accompagnateurs spirituels compétents dans les profondeurs de la vie mystique. Voilà tout l’objectif de Jean de la Croix. Le sujet de son Œuvre n’est pas son expérience – et il réussit d’ailleurs à se révéler très discret sur ce plan – le sujet principal, l’unique préoccupation de l’auteur sanjuaniste, c’est Dieu, Dieu en tant que Père, Dieu en tant que Fils, Dieu en tant qu’Esprit Saint. C’est avec beaucoup de justesse que H.U. von Balthasar affirme que « la mystique de Jean de la Croix ne peut s’achever que dans l’ordre trinitaire » (note 49).                                                                                  © 2010 - Michel Lafontaine - Cardenas, Cuba

 

Note 46:  G. TAVARD, Jean de la Croix. Poète mystique, Cerf, 1987.


Note 47:  Il y a un rapport mutuel entre la métaphore et la poésie. D’un côté, l’explication de la métaphore est un modèle pour l’explication du texte poétique : l’énoncé métaphorique est, en effet, une énigme qui appelle l’invention d’un sens capable de faire tenir ensemble des termes souvent incompatibles.

D’un autre côté, l’interprétation du poème est un modèle pour celle de la métaphore. C’est ce que développe Paul RICOEUR, La métaphore et le problème

central de l’herméneutique, dans Revue philosophique de Louvain, t.70, 1973, et qui peut éclairer un tant soit peu notre propos.


Note 48:  G. MOREL, Le sens de l’existence selon saint Jean de la Croix, Aubier, 1960.


Note 49:  H.U. von BALTHASAR, Jean de la Croix, dans La Gloire et la Croix. Les aspects esthétiques de la relation, Aubier, 1972.


 13- L’itinéraire spirituel proposé par Jean de la Croix

 

Résumer en quelques lignes la doctrine spirituelle de Jean de la Croix semble bien téméraire et presque impossible à réaliser. Je n’ai pas la prétention de présenter ici une synthèse exhaustive de la pensée sanjuaniste, d’autant plus que bien des spécialistes ont déjà tenté d’effectuer ce travail colossal (note 54). Nous savons néanmoins que le réformateur du Carmel déchaussé recherche fondamentalement « la proximité de Dieu avec l’âme » (note 55), mais comment cela peut-il se réaliser selon lui ?

 

Pour Jean de la Croix, ce rapprochement entre Dieu et l’âme est comparable à une montée, c’est-à-dire un certain cheminement de l’âme, qui franchira certaines étapes majeures (qu’il décrit comme des nuits) avant d’atteindre le sommet de la montagne, symbole ou image du mystère de Dieu, mystère quasi inaccessible humainement parlant. Cette manière de voir la vie spirituelle n’est pas originale, car « les voies qu’employait le Moyen Age pour aller à Dieu étaient pour la plupart des ‘montées’, des échelles qui, en alignant ingénieusement les actes et les états de l’âme – renoncements actifs et attitudes contemplatives – promettaient à l’âme qu’elle se rapprocherait du mystère de Dieu » (note 56).

 © 2010 Aquarelle Michel Lafontaine

Note 54:  Suggestion de lecture : G. STINISSEN, Découvre-moi ta présence. Rencontres avec saint Jean de la Croix, Cerf, 1989 (une 2e édition a été imprimée récemment). Cet ouvrage se veut une initiation spirituelle à la doctrine de Jean de la Croix et s’adresse à un large public par son souci de vulgarisation. Cela n’empêche pas pour autant l’auteur d’effectuer une analyse profonde. La particularité de cet ouvrage réside justement dans le fait que toute la doctrine y est synthétisée d’une manière claire et suivie à travers l’analyse de l’Œuvre sanjuaniste. C’est un des rares ouvrages bien conçu en ce sens et, par expérience d’accompagnement spirituel, je le recommande tout particulièrement.


Note 55:  «On pourrait résumer l’enseignement de saint Jean de la Croix en disant qu’il recherche la proximité de Dieu avec l’âme ». E. de la M. de D. MONTALVA, L’union à la Trinité d’après saint Jean de la Croix, dans Carmel, no 2, 1978.


Note 56:  H.U. von BALTHASAR, Jean de la Croix, dans La Gloire et la Croix. Les aspects esthétiques de la relation, Aubier, 1972. Remarquons que ces montées ne sont pas d’abord spécifiques au Moyen Age. On les retrouve déjà chez les Pères de l’Église. Nous possédons un bon exemple de cela chez Origène dans ses commentaires sur les livres de l’Exode, des Nombres et de Josué. En reprenant les étapes de la traversée du désert par le peuple d’Israël en vue de parvenir à la Terre promise pour les appliquer au cheminement spirituel des âmes, Origène fait finalement de cette traversée pénible du désert « la montée qui ramène les âmes à leur patrie céleste originelle, la conquête d’une ressemblance qui coïncide avec l’image primitive, le retour à Dieu, c’est là l’histoire de chaque âme, mais aussi celle de l’humanité dans son ensemble et de l’univers lui-même. » H. von BALTHASAR, Esprit et Feu, t. I, L’âme (Textes d’Origène), Cerf, 1959.

 

 16- Une vie spirituelle trinitaire

Notons simplement que lorsque Jean de la Croix parle de l’activité de Dieu en l’âme, ou que c’est Dieu qui est le tout de l’âme, il s’agit bien de Dieu (note 61). qui est Père, Fils et Esprit. L’activité divine n’est pas réduite à l’une ou l’autre des Personnes, cette activité appartient à toute la nature divine, elle est commune aux trois Personnes de la Trinité.

Or, l’Être divin en Trois Personnes est le tout de l’âme. C’est vers lui qu’aspire l’être humain de toutes ses forces et Jean de la Croix tente de lui montrer le chemin le plus court pour aller à lui: la montée du mont Carmel au sommet duquel il n’y a rien, rien d’autre que le tout. Il n’y a même plus de chemin là-haut, il n’y a que Dieu. Et l’âme qui parvient à gravir ce sentier difficile et non battu, atteint l’union d’amour tant désirée avec Dieu son Tout (note 62), et rien ne peut être dit sur ce haut état mystique sinon que l’âme embrasée d’amour meurt effectivement d’amour et se consume dans l’amour.

 

Note 61:  « Le mot Dieu se revêt de connotations sanjuanistes propres : il désigne la source et le terme de l’union à laquelle aspire l’âme, l’origine ultime et l’objet final de son désir. Sans doute devra-t-on le plus souvent entendre le mot comme nom commun des trois Personnes. C’est un terme essentiel; il désigne l’essentiel, l’ousia, de la divinité. » G. TAVARD, Jean de la Croix. Poète mystique, Cerf, 1987.


Note 62:  En effet, pour Jean de la Croix, « la montagne (…) symbolise l’union parfaite avec son Dieu ». Montée du Carmel, Livre I, chapitre 13.


 Conclusion

Ce portrait est loin d’être un résumé complet de l’homme que fut Jean de la Croix et du système de vie spirituelle qu’il propose. Certaines nuances et dimensions devraient être apportées ici pour une présentation plus exhaustive. Néanmoins, le lecteur aura trouvé ici des traits essentiels de la doctrine de saint Jean de la Croix. Pour mieux le connaître, il faut plonger directement dans la découverte de ses Œuvres. Il existe aussi des « introductions » ou des ouvrages facilitant l’entrée dans le monde sanjuaniste. Je vous propose également quelques pistes de sites internet à explorer…